Terra Amata

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L'Antarctique, le continent loin des hommes

Le 14 décembre 1911, il y a tout juste 100 ans, l’explorateur norvégien Roald Amundsen était le premier homme à fouler le Pôle Sud, au terme d’un duel épique fatal à son rival le britannique Robert Falcon Scott et ses quatre équipiers. Le Pôle Sud se trouve sur la plus grande masse continentale de l’hémisphère austral : l’Antarctique. Loin des images d'Epinal et des manchots de la Terre Adélie, découverte au coeur de ce dernier espace vierge, cette terre de paradoxes, l’une des plus extraordinaires de la planète et véritable laboratoire scientifique pour comprendre l’origine de la Terre et de la vie.

 

L'équipage de Roald Amundsen installant son matériel au Pôle Sud en 1911.

 

 

UNE TERRE DE RECORDS

 

L’Antarctique est le continent le plus austral de la planète. Hormis la pointe extrême de la péninsule qui s’étend vers le nord-ouest, l’ensemble du territoire se trouve au-delà du cercle polaire. Avec 14 millions de km², il est un peu moins étendu que la Russie ; il représente environ 2 fois la superficie de l’Australie, plus de 6 fois le Groenland et 26 fois celle de la France continentale. C’est une terre qui cultive les extrêmes et des records surprenants. Le climat polaire de l’antarctique est le plus hostile du monde : c’est le plus froid, le plus venteux et surtout le plus sec. C’est aussi le continent le plus élevé et celui qui possède la plus grande réserve d’eau douce de la planète.

 

Carte physique de l'Antarctique. 98% du continent est recouvert de neige ou de glace.

 

 

Le climat le plus froid

Dans l’intérieur des terres, les températures hivernales atteignent couramment – 80°C ! C’est à la station russe de Vostok que, le 21 juillet 1983, on a enregistré la température la plus basse jamais observée au sol : - 89,2 °C ! L’été est loin d’être torride, c’est seulement sur des côtes que l’on va pouvoir trouver des températures au-dessus de 0°C. La position géographique n’est pas la seule à expliquer de tels extrêmes. D’abord l’Antarctique est, contrairement à l’Arctique, une masse continentale, ce qui diminue l’influence tempérante de la mer. Ensuite, ce continent possède cet autre record d’être le plus élevé, la majeure partie se trouvant à plus de 3 000 m d’altitude dont l’épaisseur de la glace et de la neige participent grandement : 98 % de la surface est recouverte d’un inlandsis d’une épaisseur moyenne de 1,6 km d’épaisseur (jusqu’à près de 5 km dans la partie Est !). Enfin, en raison du pouvoir réfléchissant de la glace, plus de 80 % du rayonnement lumineux est réfléchi vers l’atmosphère.

 

Le climat le plus venteux

Dans la région centrale du continent, nous sommes, en quelque sorte, dans l’œil d’une puissante agglutination anticyclone thermique au niveau du sol (l’air froid étant plus lourd que l’air chaud), qui crée une goutte froide (poche d’air froid entourée d’air plus chaud) où le vent est faible ou nul. Mais le gradient thermique est très élevé par rapport à la côte où se forment des dépressions (air ascendant, plus chaud) vers lesquelles vient s’engouffrer l’air froid qui dévale de l’intérieur des terres. Cela provoque ces vents « descendants », glissant et s’accélérant sur les pentes des glaciers, que l’on appelle catabatiques (en grec cata qui veut dire vers le bas), particulièrement violents sur les côtes de cette région. Ces vents, pouvant atteindre ou dépasser les 300 km/h ! C’est à la base française de Dumont d’Urville que l’on a enregistré une vitesse record de 320 km/h !

 

Antarctique : Le système de pressions à l'origine des vents catabatiques.

 

Le climat le plus sec

L’Antarctique est l’endroit le plus aride du monde. Ainsi que nous l’évoquions, la région est soumise à un puissant anticyclone thermique qui empêche les dépressions atmosphériques de pénétrer à l'intérieur des terres. Cela est renforcé par la règle de physique selon laquelle l’air froid ne peut guère contenir beaucoup d’humidité. Ainsi, l'essentiel des précipitations se produisent sur les côtes. L'intérieur du continent est un véritable désert : sur une superficie de 5 millions de km², il tombe chaque année moins de 5 cm d'équivalent en eau et souvent moins de 2 cm. Il aura fallu un temps considérable à la Nature pour constituer la couche de glace de plusieurs kilomètres d'épaisseur qui compose cet inlandsis (terre recouverte de glace et de neige) ! Dans quelques zones de « glace bleue » (glace ancienne fondue et regelée) les précipitations sont plus faibles que la quantité d'eau perdue par sublimation (passage de l’état solide à l’état de vapeur) et le bilan hydrique local est donc négatif. Posés comme des saphirs, ces éternels lacs gelés n’ont pas été alimentés par une seule goutte d’eau depuis des millénaires et pas une seule poussière n’a pénétré dans ces mares cristallines. Le même effet hydrique produit sur le sol rocheux les fameuses vallées sèches, créant ainsi un paysage de type aride, un désert rouille et stérile parmi les plus hostiles de la planète.

 

 

UNE TERRE DE PARADOXES

 

90 % de la glace terrestre et 70 % de l’eau douce mondiale

L’Antarctique, en dépit de son climat aride, contient environ 90 % de la glace terrestre (et donc 70 % de l'eau douce mondiale). Si toutes ces glaces fondaient, le niveau des mers et des océans monterait de 60 m. L'inlandsis se prolonge dans certains secteurs par d'immenses plateformes (« ice-shelf ») de glace s'étalant et flottant sur l'océan Austral, dont les surfaces cumulées dépassent 1,5 millions de km². Les 3 plus importantes sont celles d'Amery, de Ronne et de Ross, dont la superficie est voisine de celle de la France. En avançant sur l'océan, les ice-shelves se fragmentent en bloc dont l'épaisseur peut dépasser 400 m et qui constituent des icebergs tabulaires. Certains peuvent dépasser la taille de la Corse.

 

Un écosystème riche sur une terre hostile

D’aucuns penseraient que sur ce continent, a fortiori dans ces vallées sèches où règne le silence, où pas une plante ne sort de terre, où nulle trace d’animaux ne vient marquer le sol immuable, la vie n’aurait pas droit de cité. Qu’elles se détrompent ! Nous avons la démonstration que celle-ci se développe et s’adapte même aux milieux les plus hostiles. A la moindre libération d’une bulle d’eau recouverte de glace, sous l’action du soleil, s’organise un formidable ballet microscopique auquel participent diatomées, cyanobactéries, ciliés, tardigrades, champignons et autres nématodes pouvant rester enroulés plusieurs années avant qu’une goutte d’eau ne vienne les ressusciter… Ces micro-organismes se joignent aux lichens abrités des vents et des rayons du soleil qui s’épanouissent entre les pores de la roche calcaire, profitant de la moindre poche d’humidité, formant des forêts de quelques millimètres de hauteur et vieilles de 200 000 ans ! Ainsi, dans les vallées les plus hostiles de la planète se cache un écosystème presque aussi riche que celui de la savane africaine, invisible à l’œil nu. Et si comme d’aucuns le pensent (le chercheur américain Adam Lewis en tête), l’Antarctique baigne dans les mêmes glaces depuis 13 millions d’années, il y a là un laboratoire potentiellement extraordinaire pour découvrir et comprendre certains éléments du développement de la Terre.

 

La Taylor Dry Valley (photo VALMAP)

 

Une chaîne de montagnes en train de dévoiler ses secrets

L’Antarctique est traversée dans sa moitié Est par une chaîne de montagnes subglaciaire « jeune », comparable aux Alpes tant au niveau de la superficie qu’au niveau de sa physionomie : la chaîne des Gamburtsev (du nom de l’explorateur russe qui la découvrit en 1958). Celle-ci était très mal connue jusqu’à récemment en raison de la calotte glaciaire qui la recouvre par endroits de plusieurs kilomètres d’épaisseur. Située au milieu d’un rift continental comparable au célèbre rift est-africain, l’existence d’un tel relief est inconcevable dans un milieu pareil et la compréhension de sa géologie doit nous en dire beaucoup sur la formation du continent mais aussi de la planète en raison de cette « pièce manquante » du puzzle. Une étude récente publiée dans la revue Nature est en train de percer ses secrets. A l’aide d’appareil de mesures utilisées lors d’un survol de la zone concernée, les chercheurs du projet AGAP (Antarctic Gamburtsev Province Project) et du British Antarctic Survey (BAS) ont pu reconstituer la morphologie de la chaîne de montagnes. Son histoire remonte à près d’un milliard d’années, soit au Précambrien, bien avant que les plantes et les animaux n'aient commencé à évoluer sur la terre ferme. A cette époque, plusieurs continents ou micro-continents sont entrés en collision et ont écrasé et comprimé les roches les plus anciennes qui composent la chaîne des Gamburtsev. Il y a 500 millions d’années s’est formé le Gondwana, ce fameux supercontinent de l’hémisphère sud qui donnera naissance à l’Amérique du Sud, l’Afrique, l’Inde, l’Australie et bien sûr l’Antarctique.

 

 

Malgré l’érosion, la racine de cette formation, dense et froide, a demeuré, en dépit de l’ouverture lors du morcellement du Gondwana au Permien il y a 250 millions d’années. A l’époque, le sol de l’actuel Antarctique était parsemé de marécages où pataugeaient des sauriens à l’allure d’hippopotames.  Puis au Crétacé (entre 180 et 65 millions d’années, durant le règne des dinosaures) la morphogénèse a créé des clivages et des déchirures à l’origine du rift que l’on découvre aujourd’hui. Ce n’est qu’entre 34 et 14 millions d’années que l’Antarctique, alors encore couverte de conifères se trouva isolé du reste du monde par une mer froide. Alors, inéluctablement, il se glaça, non sans avoir préalablement laissé les rivières et les glaciers creuser les hauts plateaux et sculpter le paysage spectaculaire que présentent actuellement les Gamburtsev. La prochaine étape consistera à effectuer des prélèvements rocheux de la chaîne de montagne. Et il est assez étonnant de constater qu’on connait depuis longtemps la surface de la Lune, alors que celle de la Terre nous demeure encore largement inconnue !

 


En étant le premier homme à fouler le Pôle Sud il y a tout juste 100 ans, Roald Amundsen réalisait un exploit remarquable. Là où sa tentative avait réussi, elle avait échoué pour son concurrent britannique qui trouva une issue fatale ainsi que ses membres d’équipage. Cela nous rappelle que la connaissance de cette partie du monde demeure difficile et récente. Mais nous savons d’ors et déjà mesurer la richesse de ce continent fort de ses contrastes et de ses paradoxes. Un continent riche de ressources et d’enseignements sur la formation et la connaissance de notre planète. Une terre à connaître et respecter dans la plénitude de sa virginité.

 

Blaise Berrut

 

Extrait du film "Antarctica" (1983)

Base Showa, 1958 : la première base construite par les japonais en Antarctique. L'équipe est composée de onze membres, scientifiques pour la plupart, et de dix neuf chiens des neiges.
Après le terrible hiver, l'équipe doit être remplacée par un deuxième groupe. Mais le pire va survenir : en raisons de conditions climatiques abominables, les scientifiques vont devoir abandonner leur base et les chiens, sans savoir quand la deuxième équipe va pouvoir se frayer un passage à travers les glaces afin de prendre possession des lieux.
Après examen de la situation, une décision est prise : personne ne viendra remplacer la première équipe. Personne pour s'occuper des chiens. Personne, non plus, pour simplement les détacher, leur laisser une infime chance du survie...



16/12/2011
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